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La folie des Hommes

Je m’imagine le cri des pécheurs annonçant la sortie du port au lever du soleil et les effluves salées des vagues frappant les quais mais le vent chaud me brûle les narines. L’eau a fichue le camp et les poissons aussi. Les mailles des filets s’amincissent et les bottes marines se troquent contre des sandales velcros. Aujourd’hui, même en plissant les yeux je n’aperçois que ce rouge inondant l’horizon, ce rouge qui dérange. Pourtant mes yeux scrutent le large mais rien ici ne ressemble à une mer. Tout ce précieux liquide sucé, aspiré, envolé… Pour la gloire et l’argent ? Le pouvoir ? Surtout pour la culture du coton qui doit engloutir des mers entières si elle veut survivre.

Aujourd’hui, les anciens pêcheurs grassouillets n’ont plus que les arêtes sur les os et les étales de poissons supportent honteusement quelques conserves périmées et des nouilles chinoises sous plastique. En 60 ans, la mer d’Aral, entre l’Ouzbékistan et le Kazakhstan a presque entièrement disparu. Avec l’assèchement rapide, les pesticides du siècle dernier refont surface et s’évaporent dans l’air. Poussés par les vents, ils finissent dans les poumons déjà essoufflés par l’inhospitalité des lieux. Les maladies respiratoires s’en mêlent comme les cancers.  En plus du désastre écologique, la pauvreté augmente et les emplois diminuent. Mais le malheur des uns fait toujours le bonheur des autres. Les nouvelles terres émergées révèlent des gisements de gaz et de pétrole qui suppurent  comme des plaies non refermées. On ne retient jamais nos erreurs, alors on suce et on aspire encore avec avidité cette terre qui ne cesse de saigner.

Sous une chaleur assommante, on me dépose au cœur du désastre. Il fait plus de 50 degrés et cela fait des heures que j’attends un véhicule allant dans la même direction que moi. Moynack me dévoile ses paysages aux airs martiens et ses cimetières pas comme les autres. Ici, les morts ne sont pas sous le sable mais bien dessus. De vieux navires fantômes gisent au soleil et s’entassent sur le sol. Comme un vautour curieux, j’observe, pensif, ces cadavres métalliques. Tout est désert, tout est vide et vide de sens. Je ne vois ici que la trace de l’homme qui détruit et qui tue lentement.

 

Dans cet océan de sable, je suis seul sur mon bateau. J’ai choisi le plus beau et le plus gros, sûrement aussi par avidité. Je fais les cent pas sur le pont rouillé face à l’horizon ardent.  Au milieu de rien, je n’ai nulle part où aller. Cet endroit à quelque chose de différent  et je veux découvrir pourquoi. Je finis par poser mon sac de couchage  à l’arrière de la proue et je m’assois dessus pour méditer un peu. Où est donc passée la nature et l’énergie qui l’entoure ? Je ferme les yeux et respire profondément mais je ne ressens rien car tout est néant.

Il est tard et mes jambes sont engourdies. Je les déplie et je m’allonge sur le sol avec la terre comme maison et le ciel comme couverture. Le roulis des vagues me manque et ce soir le soleil ne m’offrira aucun reflet bleuté. Il n’y a plus rien ici et l’énergie des lieux a été aspirée avec tout le reste. Je panique un peu. Au final, c’est notre bêtise qui est responsable du désastre.

Dans l’obscurité de la nuit, seul le scintillement des étoiles me rassure et je me prends soudain à rêver du passé. Je m’imagine être un de ces matelots des années 60 hissant hors de l’eau des filets riches en poissons. Le travail est dur mais bien payé. Je me lève tôt et rentre tard. Je travaille fort et tiens bon. Je finis même par prendre du  « gallon ». Tous mes efforts font que je monte en grade pour la plus grande fierté de la famille. Enfin s’en est fini de laver le pont car le mousse devient capitaine. Seulement, après quelques années de durs labeurs et d’investissements, il n’y a plus rien à bouffer. Que vont devenir les enfants ? Même si je suis maintenant propriétaire de mon bateau, les caisses sont vides. Le salaire diminue avec le niveau de l’eau et je commence à toucher le fond. Que faut-il faire pour ralentir la machine? Trouver une solution rapidement ne doit pas être la mer à boire.  Ma façon de vivre et de consommer doit changer. Trop tard. Le mal est fait et la mer à été bu jusqu'à la dernière goutte. Quel cap dois-je maintenant emprunter et quelle direction puis-je donner à ma vie et à celle de mes enfants ?

 

Quand je sors de mes rêveries, je me dis que j’aurai aimé la sentir et la toucher au moins une fois cette mer disparue. Je veux y croire une dernière fois. Alors dans un geste innocent, j‘essaye à bout de bras  de lever l’ancre à moitié coulée par ces dunes incommodantes mais la tâche est trop ardue. La main sur la  barre, je guette le moindre signe de vie, une odeur ou un bruit. Un dernier regard face à l’horizon, un dernier espoir.  Mais tout est vide, tout est silence et tout est mirage. Il n’y a plus rien ici, seulement du sable et de la poussière… C’est tout ce qu’il reste de la folie des hommes.

La nuit est toujours aussi noire et les étoiles sont toujours aussi belles. Je fais des allers-retours sur le pont rouillé car je n’arrive pas à dormir. Je sors un crayon  de mon sac et je gratte sans réfléchir quelques lignes sur le papier :

 

« C’est curieux de voir qu’à travers le monde, l’homme s’obstine à se faire du mal et à se détruire tout seul. Même s’il sait pertinemment qu’il fait un mauvais choix, il s’acharne dans cette voie sans issue et se complaît dans sa souffrance. Hubert Reeves a bien raison : l’homme est fou, il vénère un dieu invisible et détruit une nature visible, sans comprendre que ce qu’il détruit c’est ce qu’il vénère.

Suis-je moi aussi un de ces fous qui par intérêt personnel se moque de Mère Nature ? Et tout ces avions pris pour combler ma soif de voyage… »

Un bruit métallique me sort de mon carnet. Quelques ados du village voisin se promènent  entre les ombres des bateaux et finissent par grimper sur le mien. Ils sursautent en me voyant. On échange timidement un petit « salut » puis ils repartent dans leur exploration nocturne. Il y a quelques chose de rassurant de les voir ici. La jeunesse possède cette habileté de pouvoir bouleverser les coutumes, de se moquer des règles  et surtout de croire en son étoile. Je souris intérieurement en les voyant escalader les autres bateaux car ils me rappellent étrangement quelqu’un.  Un frisson parcourt l’ensemble de mon corps et me remplit de cette énergie tant recherchée en ce lieu si stérile. Malgré un avenir incertain, eux aussi se prennent à rêver en brisant quelques barrières et en s’improvisant navigateurs. Je suis rassuré : tant qu’il y aura des rêveurs du monde, les mers ne disparaîtront pas complètement.