Nomade de vie

Ne dit-on pas que ce sont les gens qui forgent la réputation d’un lieu ? Ou est-ce le lieu qui façonne ses habitants ? Difficile à dire dans ce drôle de pays à l’orthographe si étrange…

Au Kyrgyzstan *, il en va des lieux comme il en va des gens.

Tout d’abord il y a les lieux.

Ces montagnes enracinées si profondément dans la terre vous impressionnent et vous effraient. Puis les yeux se lèvent un peu plus haut. Beaucoup plus haut. Les 4000 mètres vous charment et les 7000 vous attirent. On s’improviserait bien alpiniste d’un jour mais gravir ces sommets impraticables ne restera qu’un rêve inaccessible. Dans ces montagnes, il y a encore des pics non explorés. Se hisser la haut à la force des jambes et des bras demande technique et surtout courage. Il y a aussi les prairies verdoyantes qui vous envoûtent par leur immensité. Ces Jailoo* servent de refuges aux chevaux sauvages qui le temps d’un été, viennent brouter les champs de coquelicots. Se rajoutent les canyons. Désertiques et hostiles. C’est au coucher du soleil que ces pierres limées par le temps offrent leurs plus belles couleurs. Du rouge ardent au jaune scintillant, ces falaises sont transpercées par les rivières turquoises qui serpentent jusqu’au prochain lac. Avec toutes ces couleurs, on finit par ne plus savoir sur quelle planète on vit. La rouge ou la bleue…

Puis il y a les gens.

Ceux qu’on croise, ceux à qui l’on parle, où ceux avec qui l’on échange des regards. Tout se passe à l’intérieur et au ressenti, car ces rencontres, c’est avec l’instinct qu’on les trouve et avec le cœur qu’on les vit.

Tel Untchun qui a décidé de fuir le bruit des villes pour la sérénité des montagnes. Avec sa femme, il a fait le choix d’une vie simple, celui qui fait qu’on se lève tôt pour traire les vaches et courir après les chevaux gambadant dans la vallée voisine.

Rostov, lui, est plutôt un homme des plaines. Ancien soldat de l’armée soviétique et ingénieur mécanicien, il se cache derrière les moteurs usés de ses camions militaires. Il les répare à longueur de journée. Les mains dans le cambouis dès les premières lueurs du jour, c’est à se demander s’il ne se répare pas lui-même. L’ancien soldat au sourire timide parle peu mais regrette l’époque soviétique où il avait du travail, une assurance maladie et des routes goudronnées pour conduire ses gros jouets.

Un peu plus loin, Bakit essaye de vendre son cheval. Tous les dimanches, c’est le marché des animaux. Moutons, vaches et chevaux sont regroupés puis inspectés avant de commencer les transactions. Bakit est issu des Kalmouks. C’est un descendant des Mongols ayant migré vers l’ouest. Au 18ième siècle, son peuple entreprend un retour vers les terres ancestrales mais certains décident de rester au Kyrgyzstan et deviennent comme lui, un Kalmyk*. Alors 300 ans après, Bakit est toujours là, loin de ses origines.

Meytin et Tina, respectivement 8 et 10 ans veulent tout le temps jouer et rêvent de faire des arts martiaux. Elles passent leurs journées à se partager une bicyclette trop grande entre les ordures et les décombres. Elles attendent patiemment leur maman partie faire de l’argent à Chicago tandis que le père ne donne plus aucun signe de vie. Après une leçon de kung fu improvisée, elles prennent leurs boîtes de quelques crayons, et comme le petit prince, veulent qu’on leur dessine un mouton.

Puis il y a ce chauffeur de taxi amputé du bras droit qui arrive encore à passer les vitesses. Il raconte avec indifférence le jour où il a sauté en parachute en Afghanistan et s’est fait tirer dessus en plein vol.

leçon de kung fu improvisée

le mouton de Meytin et le mien

Entre la capitale dynamique, les yourtes isolées ou encore Osh qui dit-on est plus vieille que Rome, il y a tous ces gens à la fois héros de leur vie et victime de l’Histoire. On respire ici l’odeur des anciens conflits et la sueur de ceux qui les ont faits.

Dans les ruelles sinueuses, entre deux bols de Koumis*, j’observe des enfants qui jouent avec un ballon de foot crevé. A la télé, c’est la coupe du monde et les applaudissements grondent à chaque but mais pour les deux équipes. Ce soir, on ne sait pas vraiment qui soutenir, la Russie ou l’Espagne ?

Même au fond de ces rues sombres, le passé a changé le futur. Quand les frontières ont été dessiné au hasard par Staline, des kirghizes se sont retrouvés au Tadjikistan, des tadjiks au Kyrgyzstan et pareil pour les ouzbeks. Dans ces pays inventés par le dictateur, on ne sait plus qui l’on n’est ni d’où l’on vient. Le père des peuples a bien fait son travail. A présent les nomades sont sédentaires et l’héritage soviétique bouleverse les coutumes.

Est-on tadjik, kirghize ou ouzbek ? Kalmyk, mongol, ouïghours ou soviet? Est-on encore nomade ou sédentaire ?

Est-ce les gens qui font le lieu ou le lieu qui façonne ses habitants ? Et si c’était l’Histoire…

A trop voyager, moi aussi je perds mon identité. Trop de visages, trop de cultures, trop de souvenirs et surtout trop d’histoires écoutées. Suis-je vraiment français dans un microcosme de frontières ou simplement enfant de la Terre sur une planète qui accueille tout un univers ?  Les joies du déplacement peuvent se transformer parfois en piège. Dans les méandres du voyage, il est facile de se perdre et de ne jamais revenir. Tout est question de racines, il faut juste les trouver. Chaque pas en direction du voyage perturbe et surtout questionne un peu plus sur le sens de la vie. Suis-je moi aussi nomade? Ne serais-je pas simplement perdu sur les sentiers du monde?

Chacun sa toile ...

Dans cette petite yourte au milieu des montagnes brumeuses, j'épie cette famille de nomade qui m'a offert l'hospitalité. Assis parterre, je me réchauffe les mains avec un bol de thé encore fumant. Les enfants jouent avec de vieux os de moutons pendant que les parents préparent en silence le Shorpo* car la grand mère ronfle légèrement sur les coussins du fond. Même si l'humidité traverse les vieilles peaux du cocon familial, tout le monde a l'air heureux. Malgré le fait que la yourte devra être un jour démontée, personne ne se plaint car de toute façon, il faudra bien repartir...

Après réflexion, je reviens encore à la même conclusion. Cette fichue histoire de racines me poursuit jusqu'au bout du monde. Mais où sont vraiment les miennes?

Grâce à mes hôtes kirghizes, je commence à percevoir l'essence de leur vagabondage organisé. Un immense bout de terre et une petite famille soudée suffisent à la liberté. Et si c'était ça le secret? En fait, un nomade se contente toujours de ce qu'il a. Malgré une vie à coucher dehors, il s'ancre profondément à ces racines et pour ne pas se perdre en route, il se cramponne fermement à ce qu’il aime : il s’accroche aux gens et il s'accroche aux lieux.

 

Kyrgyzstan * : orthographe russe de Kirghizistan

Jailoo* : pâturages d’été des hautes terres

Kalmyk* : littéralement « ceux qui sont restés »

Koumis* : Lait de jument fermenté

Shorpo*: Soupe de mouton traditionnelle

... Chacun son chemin

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