Seiffidine

Dans le Pamir oriental tadjike, les villages sont assez rares. De petits murs de terre  s’éparpillent au milieu des vallées désertiques dans un désordre qui paraît naturel.  Au fond d’une ruelle encombrée par de la ferraille, mon regard innocent croise celui de Seiffidine. Les yeux songeurs et les rides creusées,  il m’examine au peigne fin avant de m’offrir son plus beau sourire. Légèrement timide mais un brin courageux, il me serre la main prudemment en marmonnant quelques mots d’anglais rendus incompréhensibles par l’accent du coin : « you want tea ».  Après quelques gestes improvisés, je passe le seuil de sa porte et découvre une maison traditionnelle minimaliste. La pièce principale ne possède qu’une petite étagère poussiéreuse contenant moins d’une dizaine de bibelots. Sur le sol, un promontoire fabriqué avec des planches en bois sert à recevoir les invités sur des tapis décolorés. Cette pièce donne accès à un immense renfoncement recouvert de coussins vieillissants servant de lit pour toute la famille. La cuisine dépourvue de meubles se poursuit dans une petite cour rendue marécageuse par le piétinement d’une vache fatiguée et maigrichonne mais donnant toujours du bon lait. Cette dernière s’échappe de temps en temps par une ouverture dans l’enclos ce qui oblige parfois à lui courir après dans les ruelles sombres.

Après la dégustation du thé, Seiffidine m’invite à rester chez lui. Dès ma première soirée, une dizaine de personnes viennent me rendre visite par curiosité et cette pièce vide ne le reste pas longtemps. On dépose sur le sol un tapis effiloché contenant des bols, des assiettes et du pain rassis. On me sert dans le bol du lait chaud mélangé à du gras de mouton et on me tend une assiette de pain. Ce soir, c’est trempette.

Rapidement, la réserve de lait s’épuise et il faut refaire le plein. Mais la vache s’est enfuie pour profiter de la fraîcheur du soir. La nuit noire s’est emparée du village et le transformateur électrique qui  doit l’alimenter une heure par jour ne fonctionne pas. Pour couvrir le plus de surfaces  possibles, les invités se séparent et  je me retrouve seul, perdu dans le labyrinthe des sentiers. Soudain, j’aperçois le vieux bovin piégé dans un cul de sac et mes cris retentissent dans l’obscurité : « Elle est ici ! ». Personne ne comprend mes hurlements mais tout le monde devine leurs significations : en quelques minutes, l’animal est de retour dans la cour et les bols sont à nouveaux prêts pour la trempette. Lorsque les premières lueurs du jour se mélangent à la clarté de la lune, je m’endors avec les autres sur le sol de l’entrée, repus par les bienfaits du gras.

Les jours passent et les amitiés restent. Même si nous ne parlons pas la même langue, un lien étroit se dessine entre Seiffidine et moi. Tous les matins, il sort de l’étagère poussiéreuse deux vieux livres d’anglais pour enfant et récite au hasard des phrases pour étancher sa soif d’apprendre. Ensemble nous révisons quelques questions basiques. « What is your name? How old are you? Where are you from? ». Comme un gamin naïf, il pointe du doigt des dessins d’animaux sur les pages les moins abîmées et je lui réponds: « snake, dog, chicken ».  Après la leçon, nous échangeons quelques airs de musique avec sa guitare rafistolée dont il manque la corde de ré. Un soir, sa fille adolescente, surdouée dans la pratique du dotâr, instrument traditionnel à deux cordes, nous fait cadeau d’un concert privé. Il rêverait de la voir jouer dans un orchestre mais le spectacle ne plait pas à sa femme qui prépare le repas pendant qu’on écoute la mélodie.

Dans la famille, Seiffidine est le plus paresseux alors quand sa femme me lance un regard insistant, je comprends qu’il faut mettre la main à la pâte. Pendant qu’il peint la cuve sur le toit, je remplace le vieux lino de l’entrée par un autre vieux lino trouvé dans le foutoir du garage entre la vieille auto soviétique et des câbles électriques dénudés. Nous prenons ensuite la mesure des tissus achetés au bazar pour en faire de nouveaux draps destinés aux coussins de la chambre familiale. L’après midi, je montre quelques photos de mes proches qui trainent dans le fond de mon sac ainsi que mes différents itinéraires sur une carte du monde. Seiffidine s’amuse à porter mon sac à dos trop lourd et pour le bonheur de ces 3 filles, je déballe tout mon matériel en mimant à quoi il sert. Comme à chaque fois, les enfants sont effrayés par la pierre à feu et le réchaud mais adorent monter la tente.

 Au coucher du soleil, je constate dans l’entrebâillement de la porte que la cuve rouillée n’a toujours pas été repeinte en entier et je souris intérieurement. Sa femme le remarquera sûrement au petit matin mais pour Seiffidine, demain est un autre jour…

Dans cette région sans agriculture, il n’y a pas grand-chose à manger. La nourriture est importée en majorité des pays voisins et quand les prix flambent on se débrouille comme on peut. S’hydrater est aussi un problème de taille. Lorsque les puits sont secs et que les nuages se font rare, les habitants trouvent le précieux liquide dans des pastèques importées.

Lors d’une soirée à refaire le monde dans nos deux langues différentes, un de nos amis chauffeurs dépose 17 touristes à l’improviste et repart dans la foulée. Seiffidine s’active un peu plus que d’habitude  et nous préparons le repas dans la précipitation. Dans la yourte d’à côté, les voyageurs s’impatientent et notre service improvisé n’est surement pas 4 étoiles. Heureusement, ce soir, la vache est restée dans son enclos et le lait pourra remplir tous les bols.

Après leur repas, nous débarrassons la table. C’est assez perturbant de voir que la moitié des assiettes sont toujours pleines et que les verres délaissés sont encore remplis de ce liquide trop rare. Les restes des uns font le repas des autres ! Au Pamir, rien n’est gaspillé et la nourriture délaissée fera notre bonheur.

Je suis volontaire pour faire la vaisselle mais Seiffidine me l’interdit. Pas assez habitué aux gestes économes, je pourrai gaspiller trop d’eau. Ce soir je prends une leçon en regardant sa femme nettoyer 17 assiettes, 17 verres et 17 couverts dans une petite bassine contenant à peine 1L d’eau.

En quelques jours la routine tant redoutée du voyageur que je suis a remplacé l’ardeur de l’aventure. Mon cœur me guide à nouveau sur les sentiers escarpés et le charme de l’inconnu. Mon sac quitte le dos de Seiffdine pour retrouver le mien et les larmes s’échappant de nos yeux rougis par l’émotion annoncent le départ imminent. Seiffidine m’enlace longuement. Je grimpe dans le 4x4 d’un de nos amis communs qui me conduit au prochain village à une centaine de kilomètres. Nos regards se croisent une dernière fois à travers la vitre sale. Le rétroviseur m’offre un dernier souvenir éphémère mais rapidement, tout disparaît dans un tourbillon de poussière.

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