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Vodka tripes koumis

Telegen m’accueille avec son grand sourire et sa grosse marmite. Le sourire pour l’hospitalité et la marmite pour le Koumis. Ce lait de jument fermenté est dans toutes les yourtes et tous les bols. Il y en a du piquant, du pétillant, du fumé et même du très alcoolisé. La tradition ? C’est d’en servir à tout le monde et tant pis pour l’estomac. Au Kirghizistan, le Koumis c’est pour les amis.

Ce soir dans la montagne c’est la fête. Tous les copains de Telegen sont invités et ils sont tous dans l’éducation. Il y a des profs de russe, de danse, de musique, de maths et de physique chimie.  On s’assoit en cercle autour du dastarkhan* et la yourte froide devient rapidement plus chaleureuse. La meilleure place est réservée à Babushka*, qui après tant d’années de travail forcé dans les fermes soviétiques mérite bien un bout de coussin confortable. Avec son corps tordu et sa colonne voûtée, elle se fraie difficilement un passage à travers les rangs de cette jeunesse intrépide qui prend déjà trop de place dans la yourte. Toutes les générations sont représentées jusqu’au petit dernier rampant encore parterre avec un os de mouton en guise de hochet.

 

Azim, lui ne passe pas inaperçu. 185 cm et des bras comme mes cuisses. Quand il ne combat pas à la capitale, il enseigne la lutte traditionnelle aux enfants des montagnes. C’est avec lui que je me retrouve sans vraiment le vouloir derrière la yourte, un couteau dans une main et un mouton dans l’autre. On se réunit tous en rond le temps d’une prière et the show must go on ! Le mouton est égorgé devant les enfants curieux mais point choqués.

Au travail...

Un bidon d’huile coupé en deux sert de récipient pour recueillir le sang de l’animal avant de le dépecer. Tout est dans le poignet. Il faut séparer la peau et garder la graisse. Mes premiers coups de couteaux sont un peu timides et les derniers aussi. Le prof de maths prend le relais car je gaspille trop de gras. Dans ces montagnes, lorsque l’on sacrifie un animal, rien ne se perd et tout se transforme et ce n’est sûrement pas le prof de chimie qui va me contredire. Seuls le foie, la vésicule biliaire et la vessie, trop riches en toxines, finiront dans la gamelle du chien.

Une fois vidé, c’est au tour des femmes d’intervenir. La prof de russe et la prof de musique lavent d’abord les boyaux dans la rivière puis les tissent avec leurs doigts en un sac longiligne. La technique est particulière et précise. Les intestins prennent le rôle des fils et les doigts ceux de l’aiguille. Le sac terminé, la panse prédécoupée y est déposée à l’intérieur. L’ensemble finit dans une marmite, sans koumis cette fois ci. Dans quelques heures, le Shorpo* sera servi.

Contrairement à l’Europe, les contres-soirées ne sont pas dans la cuisine mais dans la voiture. La vieille Lada, c’est le coin des hommes et surtout celui de la vodka. Comme le Koumis, un shot d’alcool de patate ne se refuse pas. La tradition veut que lorsque l’on ouvre une bouteille, il faut la finir dans la foulée.

 

Nasdrovia ! Et de un… Nasdrovia ! Et de deux… Nasdrovia ! Et de trois… L’exercice est difficile pour moi mais pas pour le prof de physique. Conscient que je ne joue pas dans la même cours d’école, les enseignants m’envoient aux rattrapages car apparemment, j’ai du potentiel. Nasdrovia ! Et de quatre… Nasdrovia ! Et de cinq… Nasdrovia ! Et de six… Dehors, il pleut et moi je pleure de l’intérieur.

 

Dans cette voiture trop petite et entourée de profs, j’ai l’impression d’être au conseil de classe. La tête qui tourne et les jambes tremblantes, je valide l’examen. Mon retour triomphal en titubant dans la yourte est applaudi comme une remise de diplôme et je me dis que la vie étudiante est enfin finie. En guise de récompense, j’ai même le droit à une double portion de tripes pour éponger.

Boydock ! C’est mon surnom. « Célibataire » en kirghize. Ne pas avoir de femme ni d’enfants à mon âge ici, c’est comme ne pas avoir de Rolex a 40 ans en France. Si j’étais kirghize, j’aurai raté ma vie. Seul le mariage peut me sauver alors on me présente une veuve intéressée. Seulement, depuis une course poursuite en scooter pour fuir une cambodgienne divorcée en manque d’amour il y a quelques années, je me méfie des mariages arrangés.

Comme l’état du Boydock laisse à désirer, les enfants m’aident dans l’obscurité à monter ma tente à côté de la yourte surpeuplée. Le matin, la migraine réveille mais les tripes froides soulagent. Après une consultation d’ostéopathie à Babushka, j’essaye tant bien que mal de mimer les mouvements qui pourraient soulager ses genoux au quotidien.  La matinée se termine dans les plaines avec Telegen. Assis sur son cheval, il rabat sur moi les poulains partis trop loin pendant que je cours après pour les attacher entre eux avant l’orage.

Après le travail...

Plus la tempête approche et plus mon départ est imminent. Je quitte la yourte avec la gueule de bois mais la pluie réhydrate. En chemin, j’aide un papi embourbé avec son 4x4 et c’est avec une marmite de koumis qu’il me remercie.

L’estomac en vrac, les pieds hésitants et la tête ailleurs, je plante la tente quelque part dans ces immenses montagnes. Un cavalier solitaire au loin se rapproche. Il sent la vodka de très loin et n’a pas l’air très souriant.

Son cheval se dresse devant mon campement avec l’intention de le détruire et le cavalier me fouette avec sa corde servant de cravache. Il remonte sur son cheval pour essayer d’écraser ma tente à nouveau mais je m’oppose face à sa monture les bras écartés. L’atmosphère devient très vite électrique et pour calmer l’ambiance je l’invite à s’assoir avec moi. Il s’exécute et me propose du tabac à chiquer. On discute dans deux langues différentes et la mienne devient vite engourdie à cause du tabac. J’ai la tête qui tourne et l’œil aussi . Sans comprendre pourquoi, la tension remonte d’un coup, il se jette sur moi essaye d’arracher ma frontale et me fouette à nouveau les jambes. Je me défend et en quelques minutes il remonte en selle puis s’enfuit.

Pour éviter toutes représailles nocturnes, je préfère me rapprocher d’un campement de yourtes traversé quelques heures auparavant. Les habitants du camp me voient arriver en titubant et m’accueillent les bras ouverts.  On m’installe autour de la marmite : ce soir, pour changer, c'est koumis !

* koumis : lait de jument fermenté

* dastarkhan : espace réservé à la nourriture (souvent une nappe posée par terre)

* Babushka : "Grand-mère" en russe

* Shorpo : Soupe de mouton traditionnelle

Avec Telegen