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Ostéo-stop

Pas de ceinture de sécurité ici, juste une banquette arrière improvisée avec quelques coussins. A chaque nid de poule, les portières tremblent et se détachent un peu plus du reste de cette carlingue. Avec tous ces trous dans la chaussée, les amortisseurs fatigués vont finir par nous envoyer dans le décor. Mais pourquoi donc suis-je monté dans cette carriole ?

A 100km/h, le réservoir se vide très rapidement et le gars à la place du mort fait le plein de vodka tout aussi vite. Il me dévoile quelques dents marron en souriant puis me montre fièrement le sigle de la voiture trônant au milieu du volant entouré d’une protection poilue. Me voilà rassuré, rouler en Audi sur la route de la soie c’est la grande classe!

En Asie centrale, l’auto-stop fonctionne bien. De Lada en Audi en passant par de vieux camions militaires soviétiques, je n’attends pas plus d’une dizaine de minutes le pouce tendu. Chaque véhicule m’offre tout un univers et chaque portière qui s’ouvre est un autre voyage.

Malgré leur bienveillance, quand je m’installe entre deux vieux papis, leurs Ak-Kalpak* remontent jusqu’au plafond et me cachent la vue des montagnes. Mon corps cherche alors des positions ridicules  pour entrevoir la moindre petite partie de paysage sous les yeux de mes voisins hilares. Leurs regards sincères les trahissent. Ces deux là doivent se connaître depuis longtemps et ont dû faire bien des bêtises ensemble.

Rentrer dans les voitures surchargées  est une autre histoire car se frayer une place entre des dizaines de pastèques, des carburateurs cassés et quelques poulets nécessite un entraînement rigoureux. Avec mon sac à dos, la technique consiste en une chorégraphie unique: ouverture de portière avec la main droite suivie d’une glissade de fesses en avant, sac collé contre le ventre grâce à la main gauche tout en évitant l’impact de la porte sur l’arcade sourcilière lors de sa fermeture.  En quelques secondes, le tour est joué et le véhicule repart aussi vite qu’il s’est arrêté. Bref, c’est du grand art !

Dans les voitures  familiales, c’est une toute autre histoire. Quand bébé, parterre derrière le siège conducteur, met les doigts dans l’allume cigare, maman tripote son smartphone, indifférente. Papa, lui, pile au milieu de la route et fait marche arrière juste pour avoir son selfie devant un mur plus coloré que les autres. Pendant ce temps, les grands parents somnolent les dentiers à l’air. A la première secousse, ils  sursautent, se demandant ce qu’ils font là puis se rendorment dans la foulée. Après 300 m de marche arrière, j’aurai moi aussi le droit à mon selfie avec la famille devant ce fameux mur coloré.

De sauts de puces en sauts de puces, on me dépose dans un petit village du Kirghizstan juste en face de l’hôpital local. Croyant peu au hasard, je descends du véhicule et passe la porte de l’établissement sans réfléchir. Armé de mes quelques mots de russe, je prends la parole devant des visages surpris :

 

« zdravstvuyte, menya zovut Yannis, ya frantsuz osteopat, ya budu volonter bol’nitsa »

A observer l’expression du personnel, ma prononciation mériterait d’être retravaillée. Grâce aux mimes, on m’indique qu’en réalité, ici c’est une pharmacie  mais que l’hôpital est juste en face.Une fois devant le vrai centre de soin, je remarque que le célèbre marteau avec sa faucille a été camouflé derrière un panneau hospitalier flambant neuf.  Je répète la scène plus concentré cette fois sur mon accent. Toujours pas de réponse mais des  têtes interloquées. La seule solution est de passer par toute la hiérarchie kirghize.

Entre des secrétaires en tenues d’infirmières et des infirmières derrière un bureau de secrétaire, je ne comprends pas tout et finis la course contre les blouses blanches dans le bureau de la direction. L’estomac noué, je frappe timidement sur la porte en bois. Surpris de voir une femme à la tête d’un hôpital dans un pays à prédominance islamique et elle, étonnée de voir un barbu européen sale et trop odorant dans son bureau, nous échangeons des regards curieux avant de parler chacun dans une langue différente.

Finalement, Madame la directrice me présente une autre personne qui n’est ni secrétaire ni infirmière. Je la suis dans la rue et après quelques minutes, je comprends qu’elle me fait faire le tour du village. Voudrait-on me balader ?

La promenade se termine dans un cabinet privé de neurologie. Le spécialiste a fait ses études à Nagoya et surtout, il parle anglais. Après une longue conversation, le neurologue passe plusieurs appels téléphoniques et finalement tout est arrangé. En quelques heures, dans un pays inconnu et sans connaître la langue, je suis accepté dans un hôpital. A y réfléchir, trouver un travail d’ostéopathe ici c’est bien plus facile qu’en France.

Mme la directrice me fait  enfin visiter cet hôpital pas comme les autres. La cardiologie, la réanimation et le bloc opératoire sont au rez de chaussé. Contrairement à l’Europe, pas de portes coupe feu ici et pas besoin non plus de stériliser le bloc car on y rentre comme dans un moulin. La pneumologie est à l’extérieur avec la pédiatrie et la kinésithérapie. Quant aux autres spécialités, je les cherche encore.

 Les chambres sont spacieuses mais peu entretenues. 4 lits se partagent les 4 coins de la pièce avec une table commune pour les repas et on me présente chaque patient. C’est d’ailleurs l’heure du déjeuner. Les diners kirghizes sont très différents de ceux des hôpitaux français. La fameuse purée froide sous plastique est remplacée par un bon Kurdak, sorte de bœuf bourguignon. A voir la taille des marmites et les plâtrées servies, les patients ne risquent pas l’hypoglycémie. Pour l’hygiène c’est une autre histoire car il n’y a qu’une seule douche au fond du couloir et il est préférable d’éviter de marcher pieds nus sur le carrelage noirci par les champignons.

Ma salle de travail est dans une autre aile du bâtiment. Généralement,  mes consultations se font parterre sur des tapis mais à ma grande surprise, une table de pratique trône au milieu de la salle. Elle n’a jamais servi sûrement à cause du manque de personnel.  Les clés me sont remises et l’on m’autorise à dormir dedans ainsi qu’à prendre mes repas dans la cuisine de l’hôpital. La table de pratique m’arrive à mi mollet, bien trop bas pour ma grande taille. Tant pis, il faudra improviser. Demain matin, j’ai déjà des patients.

 

* Ak-Kalpak : chapeaux traditionnels kirghizes en feutre

Pour lire la suite de cette histoire, vous pouvez accéder au prochain texte "Ostéo à l'hosto" en cliquant ici