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Ostéo à l'hosto

Devant ma salle de consultation, j’observe cette fourmilière riche en couleurs. Entre les blouses rouges, vertes, turquoises, blanches et beiges, je m’interroge sur la signification du code vestimentaire du personnel. Chaque infirmière rentre dans une aile de l’hôpital et en ressort avec 2 seaux métalliques accolés d’un autocollant « produit dangereux ». Comme une colonie de chenilles processionnaires, elles se suivent en rang sur un sentier boueux qui salit les fameuses Crocs blanches puis disparaissent derrière une autre porte du bâtiment. Le métier d’infirmière est décidément le même partout. Que ce soit en France ou au Kirghizistan, c’est toujours du stress, du contre la montre, de la fatigue et bien trop de travail.

 

Après 1 heure d’attente sur les marches de mon cabinet improvisé, il n’y a toujours personne à l’horizon. Si le syndrome de la page blanche est la peur de l’écrivain,  celle d’un ostéopathe reste le premier patient du jour qui ne vient pas et qui annonce généralement une mauvaise journée. Je me demande bien qui sera ma première patiente. On m’a dit la veille que c’était une employée de l’hôpital mais je n’ai pas plus d’informations.

mon cabinet au deuxième plan avec l'entrée devant les marches

J’aperçois au loin le pas déterminé d’une femme en tenue noire, attaché-case à la main. Cette employée un peu pressée, je la reconnais. Mme la directrice  sera donc la première patiente kirghize du premier ostéopathe de l’histoire de son hôpital. Sans vraiment savoir ce qui l’attend, elle s’allonge sur la table légèrement tremblante. Peut être aurait elle dû se renseigner sur ce nouveau métier inconnu car l’ostéopathie au Kirghizistan, ce n’est pas vraiment à la mode. La consultation se déroule bien et Mme la directrice se détend un peu trop car elle commence à vouloir enlever son soutien gorge. Après la séance, elle m’assure, sourire aux lèvres, qu’elle va parler de moi à tout le village. A peine une heure après et c’est déjà la cohue dans la salle d’attente inondée essentiellement de femmes. La matinée s’enchaîne difficilement. Les patientes rentrent et sortent en s’installant directement seins nus sur la table sans que j’aie le temps de souffler. Je comprends très vite qu’ici, le soutien gorge c’est comme l’ostéopathie, personne ne connait vraiment…

Dans l’hôpital, le bruit court que le barbu blanc aux grosses chaussures en cuir est volontaire et qu’il propose une nouvelle technique de soin. Le bouche à oreille fonctionne bien et en une journée, je suis surchargé. Certains patients n’hésitent pas à téléphoner aux amis et aux cousins des cousins qui rappliquent en 5 minutes. Je suis dans l’incapacité de prendre tout le monde et je n’apprécie pas forcément les bains de foule dans ma salle. La situation est exactement la même que celle vécue en Birmanie quelques années plus tôt. Qui suis-je pour dire aux patients qui attendent depuis des heures de rentrer chez eux ? Comment leur expliquer que je ne suis pas un robot et qu’en fin de journée, je dois me reposer ?

 

Même si les mîmes remplissent bien leurs fonctions, communiquer reste difficile. L’hôpital me fait venir spécialement une traductrice 3 heures par jour. Karlygach, tout juste 18ans, est étudiante à Bichkek et travaille l’été ici pour se faire un peu d’argent. L’ostéopathie étant inconnue en Asie centrale, mes patients s’attendent plus à un massage du dos qu’ à une vraie consultation d’où l’aide de ma traductrice.

Dans la salle, les règles de base ne sont pas vraiment les mêmes qu’en Europe. Les téléphones sonnent au moins 5 fois par consultations et les patients répondent à chaque appel peu importe la manipulation en cours. Que ce soit pendant une inhibition diaphragmatique ou une routine de TOG, chacun discute sur son vieux Nokia 3310 pour décrire fièrement la situation.  Trop impatients, les kirghizes dans la salle d’attente rentrent sans frapper pour signaler leur présence et je dois arrêter ma technique pour leur faire signe de sortir. Même si l’islam est modéré et que les soutiens gorges sont rares, manipuler certaines femmes au niveau du bassin reste parfois compliqué. La traduction de Karlygach est une fois de plus très appréciée mais lorsque les techniques deviennent trop inconfortables, j’arrête instantanément. Le respect de la culture et des croyances locales restent une de mes priorités.

Après 7 heures de travail continu, j’accepte tristement que les horaires restreints de la cuisine de l’hôpital ne correspondent pas avec les miens. Mon kurdak riche en protéines s’envole et contrairement aux malades qui s’empiffrent toute la journée, je sens pour moi que l’hypoglycémie n’est pas loin.

 Emploi du temps improvisé avec quelques mots qui ressemblent à du russe / la feuille de gauche explique qu'après 15 heures, j'arrête les consultations au cabinet pour m'occuper des patients alités de l'hôpital

L’après midi, c’est la tournée des patients alités. Je commence par la chambre des femmes**. Aussi belles dans leurs tenues traditionnelles que fragiles dans leurs corps, je reste timide. Manipuler des arrières grands-mères au regard perçant  est assez déstabilisant. Comme un géologue analysant les strates terrestres, je déchiffre les aspérités de leur peau et l’étendue de leurs cicatrices  qui me révèlent leur passé, leur histoire, leur vie. Ces visages  sont si magnifiquement ridés qu’ils pourraient faire la couverture du prochain National Geographic. Hypnotisé par ce délicat mélange de vulnérabilité et d’élégance, je suis ému oubliant même parfois que je détiens leur corps frêle entre mes mains.

 

La chambre des hommes est plus petite mais surtout plus conviviale. Ces 3 vieux copains adorent plaisanter. Quand l’un d’entre eux nous annonce qu’il à 8 enfants, les blagues érotiques fusent et les rires aussi.

Chacun sa douleur, chacun sa consultation ! Courbé sur leurs vieux lits poussiéreux, je traite surtout des lombalgies et des cervicalgies. Les traitements soulagent leurs dos mais la hauteur trop basse de leur matelas fait souffrir le mien. Une fois les consultations terminées, ils partagent avec moi leur repas qui traîne sur la table commune depuis trop longtemps.

Avant l’Amîn*,  il faut boire le thé. Le servir en Asie centrale est tout un stratagème. Selon les coutumes locales, le thé doit être versé au trois quart du bol mais s’il est trop rempli cela signifie que l’hôte est pressé et que ses invités doivent partir rapidement. Buvez trop vite et l’on vous resservira sans demander mais boire trop lentement signifie que le thé n’est pas bon. Tout est question de juste milieu. Déguster le fameux chaï lorsque l’on est invité chez l’habitant c’est donc parfois se retrouver dans des situations cocasses. On se regarde et on se questionne.

 

Mes patients remplissent mon petit bol mais y rajoutent des fraises fermentées baignant dans un liquide marron qui normalement ne devrait pas l’être. Le regard fixé sur cette marre visqueuse un peu trop suspecte, je bois trop lentement par rapport à la coutume. Mes nouveaux amis en concluent  que je n’apprécie ni le thé ni leur compagnie. Je me presse alors pour éviter tout malentendu ce qui montre mon intérêt soudain pour la mixture et selon la tradition, il faut donc me resservir sans demander. Seulement, après 3 ou 4 bols d’affilés, je frôle l’overdose

Pendant notre petit goûter, l’anesthésiste de garde rentre sans frapper. Lui aussi a entendu parler du frenchy osteotrotter et il veut sa consultation. Etre médecin au Kirghizistan, en France ou ailleurs dans le monde, c’est un peu pareil. Tout comme les infirmières, il y a trop de stress, de contre la montre, de fatigue et de travail.  Chez ce médecin là, je note un léger complexe de supériorité car je n’ai pas vraiment le choix d’exécuter ses ordres. Il veut sa consultation ici et maintenant !

 

Devant le regard émoustillé de quelques infirmières, le jeune anesthésiste se déshabille et s’allonge sur le minuscule lit de la salle de réanimation. Curieux de cette nouvelle pratique, il me pose beaucoup de questions et nous finissons par sympathiser. A la fin, j’ai même le droit d’embarquer le bouquet de fleur de son bureau pour le mettre sur le mien. Jalouses, les 4 infirmières veulent aussi essayer cet étrange massage mais après 12h de travail continu avec seulement quelques fraises avariées dans l’estomac, mon corps fatigue. Une fois de plus, on ne prend pas soin des infirmières et je me sens mal à l’aise car cette fois ci, c’est ma faute. Je leur réserve des créneaux pour le lendemain matin et je rentre dans ma salle de consultation faisant aussi office de chambre. Trop timide, j’ai finalement laissé le bouquet de fleur sur le bureau de l’anesthésiste.

Épuisé par cette première journée, je me demande combien de temps je vais tenir la cadence.  Je plonge dans mon sac de couchage totalement lessivé en pensant à cette première journée riche en émotions et surtout en expérience de vie. Finalement, l’ostéo-stop c’est bien mais l’hosto-stop c’est mieux.

*Amîn : Prière annonçant la fin du repas

** Pour des raisons éthiques et médicales, aucune photo n’a été prise dans les chambres des femmes et dans les services de médecines spécialisées.

Pour savoir comment je me suis retrouvé à travailler dans cet hôpital, vous pouvez relire le texte "Ostéo-stop". Et pour connaître la suite de l'histoire, n'hésitez pas à lire "Les enfants d'abords"