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 « Je suis fatiguée et je travaille sans cesse. Tous ces enfants qui ont besoin de moi, tu te rends compte ! Je suis la plus compétente alors c’est à moi d’assumer. Du repos, je n’en ai pas beaucoup. J’aimerai voir ma famille plus souvent et diminuer mes heures à l’hôpital surtout que moi aussi je suis malade… »

Les enfants d'abord

Dans cet hôpital kirghize, je reçois autant de patients que de personnels soignants. C’est à se demander lesquels des deux sont les plus abîmés. Il y a les chirurgies ratées, les vertèbres fracturées, les erreurs médicales ou encore des césariennes trop pratiquées.  Il y a aussi ce pauvre mari qui aimerait retrouver une vie normale mais depuis son appendicite, il récupère mal. La cœlioscopie n’existe pas ici, alors les mauvais coups de scalpels et les grosses cicatrices difformes, c’est assez courant. Ses adhérences sont si profondes que cet homme ne peut même plus fléchir son dos ni le tourner. Au Kirghizistan les chirurgiens sont formés en 8 ans et les spécialistes en 6 ans. En France, c’est plutôt le double…

Cicatrices après une opération pour une appendicite

Les motifs de consultations se ressemblent et les jours aussi. Très vite le poids écrasant de ce train-train quotidien commence à se faire sentir.  Je redécouvre amèrement le métro boulot dodo à la parisienne sans passer par la case RER B car ici, j’habite intra-muros. Comme tout bon parisien, je vis dans un 9m2 presque vide mais sans le loyer qui va avec. A la façon d’un meuble Ikea haut de gamme, la table d’ostéopathie m’offre une grande polyvalence : je mange dessus, je travaille dessus et je dors dessus. Comme dans un célèbre hôtel-capsule de la mégalopole japonaise, je cherche ma place mais j’étouffe lentement.

Il y a beaucoup trop de monde pour mes deux mains et les infirmières cabossées rentrent en compétition avec les patients eux-mêmes dans la course à la consultation. Faire de l’ostéopathie hors des sentiers battus dans ces coins oubliés, c’est côtoyer parfois une réalité difficile qui ne laisse pas indifférent. Les barrières professionnelles se lèvent et les codes sociaux éclatent. Rapidement, je me laisse submerger par l’émotion, la sensibilité et l’empathie. La distance entre patient et thérapeute s’amincit et ce fameux bouclier qui protège le cœur perd tout son sens. Etre ostéotrotter, c’est parfois récupérer des sourires inattendus mais surtout pleurer seul loin de tout face à une réalité qui dépasse. Nous ne sommes pas tous égaux face à la chance et ici j’en prends pleinement conscience. Dans mon 9m2 improvisé, le moral commence à baisser et de toute façon, je ne pourrai pas faire de consultations à tout le monde. Avant mon départ, ma traductrice griffonne quelques mots d'anglais sur un bout de papier et je pleure en lisant.

C’est l’heure de mon dernier matin. Je n’aurai pas tenu la cadence longtemps et j’ai un peu honte. Avant de partir, la directrice de l’hôpital me présente une femme chétive dont la timidité l’empêche de venir me voir. C’est toujours quand vous vous y attendez le moins qu’une personne  frappe à votre porte pour vous donner la leçon dont vous aviez besoin. Comment la vie fait elle pour venir vous bousculer au bon moment ?

Bermet, c’est le genre de femme qui impressionne. 1m60, 50kg et une endurance à faire pâlir un athlète pro. Infatigable, elle court sans cesse dans les couloirs de l’hôpital pour sauver ses enfants. Elle en a plus d’une dizaine. C’est la pédiatre en chef de la maternité et elle dirige le service depuis 1977. Elle s’est spécialisée en Néonatalogie car dans le village trop de nourrissons manquent encore de soins. En 1986, elle reçoit une récompense pour « services rendus à la communauté » et pour « grandes compétences ». Elle est ensuite faite citoyenne d’honneur par son village. A ses heures perdues, elle participe à des missions au sein de la croix rouge kirghize et trouve le temps d’enseigner et d’encadrer les étudiants en médecine.

Depuis toujours elle s’acharne à provoquer le destin, celui qui fait rêver tous les étudiants de première année avant le concours. Pour accéder à l’université elle travaille fort, pendant les cours elle révise dur et après le diplôme elle s’épuise trop. Cet hôpital, c’est toute sa vie et avec les années elle apprend à l’aimer. Elle le voit grandir et évoluer mais elle le voit aussi sombrer. Pendant la période soviétique le salaire est à la hauteur de la sueur mais après l’indépendance du pays, l’argent disparaît des caisses avec le matériel et il ne reste plus un seul mouchoir pour essuyer les larmes. Avec la pénurie de soignants et le peu de lits restants, les services sont difficiles à gérer. Pour le village, l’urgence est de garder les spécialistes et d’assurer les déplacements avec la petite camionnette grise servant d’ambulance. Alors Bermet tient bon et décide de s’accrocher. Une vie entière passée au même endroit, une vie entière au service des autres.

Bermet est indispensable pour ses patients et son travail implique des sacrifices. Une spécialiste compétente au Kirghizistan, ça ne court pas les rues alors l’hôpital lui-même l’oblige à travailler en continu. Pas de vacances pour Bermet ! Elle ne voit presque jamais ses proches  au grand désespoir de ses 3 enfants et 6 petits enfants. Malheureusement, le temps perdu ne se rattrape pas vraiment. A défaut de profiter de ses propres gamins, il faut bien s’occuper de ceux des autres et surtout de ceux qui souffrent.

Comme dans un film hollywoodien, le héro choisit d’aider la communauté mais reste incapable de se sauver lui-même. Bermet fatigue et finalement, c’est elle qui endure. A ce parcours irréprochable se rajoute une autre liste de médailles dont elle ne parle pas beaucoup. Seulement, ce palmarès là, il fait moins rêver. Allongée sur ma table d’ostéopathie, elle raconte, gênée…

Atteinte d’une maladie coronarienne grave, la crise cardiaque peut arriver à tout moment et l’hypertension artérielle non traitée ainsi que l’insuffisance cardiaque n’arrangent pas les choses. Elle fait aussi des conjonctivites chroniques et des blépharites.  Ses glaucomes et sa cataracte l’empêchent de voir dans les couloirs sombres et parfois elle s’accroche à la rampe d’escalier pour ne pas tomber. L’ascenseur n’est pas encore d’actualité.  La broncho-pneumopathie obstructive chronique fait aussi partie de sa vie. Elle provoque une insuffisance pulmonaire ce qui reste compliqué lorsque l’on souhaite souffler un peu. Les autres organes sont aussi dans la partie et rien n’est laissé au hasard : pancréatite,  duodénite chroniques et stéatose non-alcoolique. Bien sûr, les douleurs arthrosiques et l’ostéoporose participent à sa fragilité. Ses douleurs limitent la mobilité de ses membres et elle m’avoue que se déplacer dans les couloirs de l’hôpital est de plus en plus difficile. Cerise sur la tarte au sucre, le diabète vient toujours compliquer les choses. Ici, il n’y a pas vraiment de médicaments.

Comment Bermet trouve-t-elle la force de continuer ? Peut être que cet amour qu’elle n’a pas le temps de donner à sa famille, elle veut l’offrir à ses nourrissons malades. Aujourd’hui, elle continue de boiter courageusement dans les couloirs de son hôpital. Après plus de 50 ans de bons et loyaux services, la blouse blanche devenue beige n’est pas encore rangée dans le placard. Dans ce pays où l’espérance de vie ne dépasse pas 70 années, Bermet est encore au chevet de ses enfants. A l’heure où j’écris ces mots, elle a 73 ans.

Pour savoir comment tout cette histoire a commencé,

N'hésitez pas à lire ou relire "ostéo-stop" et "ostéo à l'hosto"